Dopage: le déballage
Source: site de Libération du samedi 24 et dimanche 25 avril 1999
Recueilli par JEAN-LOUIS LE TOUZET
L'ex-entraîneur de Festina décrit un système qui a
toujours cours.
A l'occasion de l'Amstel
Gold Race ce samedi,
épreuve néerlandaise de
la Coupe du monde, il
faut lire le témoignage
d'Antoine Vayer. A 39
ans, il connaît bien le vélo
et ce qui le fait rouler. Il
décrypte à merveille les us
et coutumes d'un peloton
qui, malgré le trauma du
Tour de France 1998, n'a
toujours pas compris. Ou
ne veut pas voir. Lui voit
trop bien: la culture du
dopage n'est pas enrayée.
Cette culture-là, il l'a observée. Il fut durant deux saisons l'entraîneur
de l'équipe Festina de 1996 à 1998. : «J'étais le technicien des
contre-la-montre et à ce titre je n'étais pas très présent sur les
courses.». Après une séparation «à l'amiable» avec Festina à
l'automne dernier, ce professeur de sport dirige aujourd'hui
AlternatiV, une petite cellule d'entraînement. En son sein, «une
dizaine de cyclistes qui ont refusé» l'inéluctabilité de la fuite en
avant, dont Bassons, Madouas, Guilbert et Kivilev. Tous ne tiennent
pas. Il y a trois semaines, il a dû rompre le contrat de Pascal Lino, qui
a reconnu avoir pris des corticoïdes, hormones indécelables. «Il y a
encore des cyclistes qui pensent qu'il ne s'agit pas d'un produit
interdit, souffle-t-il. Pour les anciens, il n'y a plus grand-chose à
faire...»
AlternatiV s'appuie notamment sur un logiciel capable de prédire la
performance en fonction de cinq paramètres: la surface frontale, le
coefficient de pénétration dans l'air, l'index d'endurance, la VO2 max
(mesure de la consommation d'oxygène qui détermine la puissance de
l'individu) et la puissance en watts. «Grâce à ces paramètres,
explique-t-il, on calcule les performances d'un coureur avec des
marges de 1 % d'erreur.» En se fondant sur sa propre expérience et
fort d'«une batterie de tests réalisés sur près de 300 coureurs»,
Vayer affirme qu'il existe bel et bien «un cyclisme à deux vitesses».
Le contrôle médical longitudinal, mis cette année en place dans le but
de préserver la santé du cyclisme, aurait pu marquer un tournant.
Mais il reste, lui aussi, à deux vitesses: celui de la Fédération
française, trimestriel, est plus contraignant que celui de la Fédération
internationale, semestriel.
Combien de temps vont tenir ceux qui croient en une alternative?
Comment résister aux nouveaux produits qui arrivent, plus fins, plus
ciblés, plus efficaces, toujours invisibles malgré l'instauration du
nouveau suivi médical (lire la chronique de Patrick Laure)? Vayer a
choisi de dénoncer. Explications.
Les limites
Les courses du début de saison ont relégué les coureurs français très
loin dans les classements. Le dopage a produit des coureurs qui
seraient «des androïdes», dit Vayer. «Quand un athlète arrive "au
seuil", c'est-à-dire à environ 80-90 % de son maximum, son corps dit:
"Stop, je n'en peux plus." L'entraînement du cycliste est très simple. Il
est fondé sur un travail qui va servir à repousser ce seuil. Un peu
comme si on rodait un moteur. Ensuite, avant les compétitions, on
impose des tests de puissance au coureur. Ces entraînements vont lui
permettre de posséder "le coup de pédale". Seuls les coureurs
puissants peuvent supporter ce coup de pédale. Les dernières
courses se sont toujours déroulées selon le même scénario: un
premier grand coup de pédale, puis un deuxième, et le peloton part en
quenouille. Il y a des coureurs, sur des pointes, qui développent
jusqu'à 1 500 watts. Des paramètres impossibles à atteindre sans
dopage.»
La défaillance
C'est ce qui donnait une dimension héroïque au sport cycliste. Là
encore, l'entraîneur affirme qu'elle n'existe plus. «Un coureur qui pèse
entre 60 et 75 kg développe en moyenne entre 400 et 450 watts,
avec un seuil qui se situe aux environs de 430 watts. C'est immuable.
On peut ainsi prévoir les performances des coureurs. Ou leurs
défaillances. C'est ce qu'on appelle "sauter". Juste après avoir "sauté",
il y a toujours une phase de dépression, lisible sur les courbes
cardiaques du coureur. Or, sur les classiques de printemps, même les
gars qui touchent leur "pic" de performance ne décrochent pas
vraiment. L'exemple type, c'est Boogerd dans Liège-Bastogne-Liège
qui saute dans le final. Le Néerlandais perd 50 m sur
Vandenbroucke, parce que le Belge - et on le voit très bien à l'œil -
dispose de paramètres mécaniques infiniment supérieurs. Avec
quelques injections d'EPO, on est capable de faire reculer son seuil
de résistance. Le danger? Couper tous les témoins de santé. Il n'y a
plus aucun voyant qui s'allume. La douleur a été effacée.»
L'érythropoïétine (EPO)
Apparue à la fin des années 80, l'EPO a vu son usage se généraliser
dans les sports d'endurance. Indétectable directement dans le sang ou
les urines, cette hormone synthétique permet d'augmenter les globules
rouges, donc l'oxygénation du sang. «Les mecs sous EPO règlent leur
hématocrite (volume de globules rouges dans le sang, ndlr). Que font
les coureurs qui ont un taux supérieur à 50 % et qui risquent d'être
mis sur la touche? Ils roulent comme des cinglés. C'est comme une
pile qu'il faut à tout prix décharger. Résultat, des types bien "traités"
hormonalement peuvent se permettre de faire n'importe quoi à
l'entraînement. Car, humainement, 30 heures d'entraînement dans la
semaine, c'est extrêmement difficile à récupérer. Or les coureurs sous
EPO récupèrent trop bien. Ils ne produisent que très peu de lactates,
ces déchets du muscle qui, sous l'effort, s'acidifient. Au-delà d'un
certain taux de lactates, les crampes apparaissent. Or les coureurs
sous EPO arrivent - le but ultime de l'entraînement - à métaboliser à
coup sûr les lactates pour en faire une sorte de supercarburant. A
l'arrivée, certains sont au-delà des possibilités naturelles.»
Les chambres en hypoxie
Systématisées dès le début des années 90 en Finlande pour le ski de
fond comme palliatif naturel de l'EPO, elles restent pour l'instant
«douteuses» pour le ministère des Sports, qui n'en a pas officiellement
proscrit l'usage. «C'est un truc légal. Quand ce ne le sera plus, on
arrêtera. Dans mon groupe, Bassons a fait un stage de 7 nuits dans
une chambre capitonnée avec des appareils qui raréfient l'oxygène.
Son taux d'hématocrite habituel est de 40,4. Après le stage, il est
passé à 43. Un taux qu'il n'avait jamais atteint auparavant. A un
moment où ça ne se «bricolait» (se dopait, ndlr) pas trop, en début de
saison, ce stage lui a permis de terminer parfois 5e, 6e, une fois même
3e. En fait, si l'on voulait comparer les deux méthodes, Bassons aurait
passé une semaine à 2 000 m d'altitude, alors que ceux qui prennent
de l'EPO sont 2 000 m plus haut...»
Le suivi longitudinal
Instauré en début d'année, le suivi médical longitudinal varie en
fonction de l'affiliation géographique des coureurs. Les cyclistes
licenciés en France doivent s'astreindre au suivi à la française, plus
coercitif que celui voulu par les instances internationales. «La
fédération aurait pu s'arranger sur l'intime conviction et arrêter 70 %
des coureurs français après les premiers résultats. Mais c'est
probablement un problème juridique. Or il n'y eut que deux mises à
pied. Pour l'instant, il s'agit d'une machine à laver les coureurs.»
Le travail des Français
C'est l'argument de certains directeurs sportifs, comme Manolo Saiz
(directeur de la Once, lire Libération du 17 avril), qui se disent
révoltés des propos de cyclistes français qui fustigent un cyclisme à
deux vitesses. «C'est insensé de prétendre qu'ils ne s'entraînent pas.
Quand on possède une très grande résistance au seuil, c'est facile de
dire que le voisin ne s'entraîne pas. Mais rouler à bloc trois heures la
veille d'une course n'a souvent pour but que de "débloquer la
machine", parce que les corticoïdes (qui permettent de reculer le seuil
de la douleur, ndlr) couplés aux hormones de croissance (qui
augmentent la puissance musculaire, ndlr) produisent parfois l'effet
inverse recherché. Il faut donc les faire "passer dans le corps". Alors
les types roulent comme des forcenés, quand un coureur sain se
contentera juste d'une heure et demie, relax.
«Les équipes italiennes ou néerlandaises ont une grande rigueur
d'organisation avec des supports médicaux, physiologiques,
psychologiques et une grande connaissance de l'entraînement. Grâce
à "l'assistance médicale", la puissance est augmentée. Ils se sentent
invincibles. C'est un sentiment que j'ai d'ailleurs pu rencontrer chez
certains coureurs de Festina. Les corps deviennent psychotiques et ne
vivent que par rapport à cette surexcitation. Un peu comme des
chiens fous. Pourquoi les Français ont bien commencé la saison avant
de lever le pied? Parce que les coureurs des équipes étrangères ne
savaient pas trop s'ils pouvaient "jouer ou pas" (se doper ou non,
ndlr). On a vu des coureurs comme Salmon, Lefèvre, Morin, Bassons
- une génération exceptionnelle - se montrer au mois de février. Puis
certains "étrangers" ont "mis en route" (se sont chargés, ndlr).»
Les courses
Il se dit que, pour les cyclistes français, la saison sera blanche. Une
situation qui risque de jeter des coureurs sur le pavé, alors que se
profile déjà le retrait de certains parrains du sport cycliste. «A
Paris-Roubaix, un gars comme Steels s'est échappé dès le départ.
Après 240 km, il sprinte pour la 3e place en faisant presque un bras
d'honneur. Quand t'es rejoint, normalement, tu "sautes". Pas lui. Il
pouvait toujours rouler. Il ne connaît pas la dépression. Tafi
(vainqueur de l'épreuve)? C'est une bête à rouler, mais qui ne ressent
rien. Il n'est jamais chaotique. Pour les premiers arrivés, le vélo est
devenu un sport mécanique. C'est comme rendre une machine
humaine insensible. Le coureur est toujours dans la zone où il
développe 480 watts, alors que les autres plafonnent à 450. Il n'y a
plus de limites. Sauf la résistance au vent.»
Le milieu
La loi d'un univers: ses silences, ses non-dits, ses codes, ses rites, ses
responsabilités. Le tout a volé en éclats quand la justice a entendu les
coureurs. «Une assemblée de cocus. Ils sont les derniers au courant.
Sauf qu'ici il ne s'agit pas de maris trompés, mais d'un groupe en
danger de mort. Tout le monde sait qu'un certain nombre de coureurs
n'en ont plus pour très longtemps. Et ceux qui s'en doutent font tout
pour se suicider. Avant le Tour 98, j'avais l'impression que tout le
milieu pouvait mentir impunément. Tout le monde se foutait de la
gueule de tout le monde. Tout ça était entretenu par le spectacle.
Mais, maintenant, les mecs continuent à mentir, et ça, c'est vraiment
insupportable.»
Festina
Antoine Vayer y est resté deux saisons, de 1996 à 1998. Comment
a-t-il pu côtoyer un dopage institutionnalisé? «Mon rôle était de
conseiller la préparation de l'entraînement et d'apporter des
technologies nouvelles (capteurs cardiaques, ordinateurs portables),
et de tenter d'apporter une formation aux coureurs. Je les recevais à
Laval pour décrypter les tests et leur livrer leur programme sur les
courses à venir. Je me suis quand même interrogé sur certains
résultats de tests. Mais, chez Festina, chacun était à sa place. Par
exemple, pendant l'hiver 1997, à une époque où certains coureurs
sont encore en vacances, je les ai soumis à un test de "dérive des
lactates". Ils s'échauffent, puis, pendant 20 minutes, roulent au taquet,
comme dans un contre-la-montre. Je mesure la fréquence cardiaque,
juste un peu au-dessus du seuil; la dérive de vitesse, de la cadence, et
la lactatémie. 23 sur 24 font le test, sauf Virenque, qui ne tient pas à
s'y soumettre. Premier du test: Bassons; 2e: Zulle. Deux gars avec de
gros moteurs. Je refais le même test un mois et demi après, quand je
pense que, pour certains, les "protocoles" (de dopage, ndlr) ont
débuté. Bassons est relégué à la 10e place. Pourtant, entre-temps, il a
continué à s'entraîner rigoureusement. Il possède des paramètres
phénoménaux, des limites déjà exceptionnelles. Mais il ne peut pas
suivre. Il y a encore des gars comme lui dans le peloton, avec une
classe folle. Et qui, en anticipant le coup de pédale, l'accélération,
peuvent s'accrocher et faire parfois des places.»
L'avenir
«Je suis très inquiet: le cyclisme aujourd'hui ne veut plus rien dire. On
va bientôt compter les veuves de coureurs. Avec le dopage, on a
fabriqué une nouvelle race d'humain. En cinq ans, on a trafiqué des
organismes génétiquement différents avec tous ces produits. On est
dans l'ère du changement de génotype (l'ensemble du matériel
génétique porté par l'individu et représentant sa formule héréditaire,
ndlr). Les mecs vont péter les plombs: quand ils ont vécu dans un
sentiment de surpuissance, comment redescendre sur terre? Face à
des coureurs sous protocole, le coureur sain qui essaye de suivre va
prendre le risque de se brûler. Les coureurs sains sont sous le coup
d'une injustice. Ils gagnent entre 20 000 et 30 000 francs par mois. Ils
sont au plus bas de l'échelle des salaires. Des gars disent: "Ah, si
Bassons avait pris de l'EPO, il aurait remporté de belles courses et
gagnerait 150 000 francs par mois..." Il a toujours résisté face à cette
pression. Voilà ce qu'est devenu le vélo. Un milieu en arrive à
culpabiliser des gens qui ne veulent pas se charger...».
Retour page articles